vendredi 4 avril 2008
Tu m'vois un peu, tu m'vois plus
La question fuse intantanément :
- Alors, qu'est-ce qu'il vous faudrait?
Mon épicier me sort la même rengaine de derrière son comptoir, et pourtant, cette dame n'a rien à voir avec un épicier. Du moins, jusqu'ici, je le pensais.
- Ben... Des lunettes?
Je trouve ma réponse stupide et inutile, mais la question l'était aussi. Qu'est-ce qu'il lui faut à la p'tite dame? Ma foi, ce qu'il faut aux gens qui viennent chez l'ophtalmo... Enfin, je crois. La mienne n'a pas l'air de se formaliser de notre petit dialogue bancal. En fait, elle n'a pas l'air de s'en préoccuper du tout, si bien que j'en viens à conclure qu'elle n'a posé la question que dans le but d'éviter le blanc total pendant qu'elle se penche sur ses machines bizarres avant de revenir vers moi. C'est bien gentil de vouloir me mettre à l'aise après tout. Je me trouve tout de même en lieu inconnu, elle est la troisième personne que je vois et je ne suis toujours pas sûre que, cette fois, ce soit la bonne, que ce soit bien elle la docteur, et non pas une assistante lambda. Alors je prends sur moi pour développer un peu. J'ai un petit problème de myopie. Je vois bien dans l'ensemble, sauf lorsqu'il s'agit de lire quelque chose à distance, ce qui fait que suivre un cours dans un amphi quand le professeur dessine des pattes de mouches au tableau, c'est un peu chiant pour moi et pour mon entourage que je sollicite avec flamme, etc. Conclusion : il me faudrait des lunettes pour mes cours.
Vous les utiliseriez quand, vos lunettes?
Ben... Pendant les cours quoi. ... Pour conduire pendant plus d'une heure aussi, éventuellement.
Ah, bien.
Et elle retourne à ses machines.
Je ne dis plus rien, je n'ai plus rien à dire. Elle examine sûrement le résultat des tortures que ses assistantes ont jugé bon de m'infliger à deux reprises - si bien que je me suis demandée si la seconde était au courant que quelqu'un était déjà passé avant elle - et je passe le temps en me demandant ce qu'elle peut bien conclure de tout cela.
Oui, que peut-on conclure d'une farce débile consistant à me faire regarder dans un trou pour me balancer de l'air dans l'oeil? "Ouvrez les yeux" qu'y disent. Mais attends, je pleure là.
Que peut-on conclure d'une autre farce débile pour "mesurer le gnagnagna de l'oeil truc chouette" qui n'est autre qu'un flash en pleine poire. "Ouvrez les yeux", oui, mais non, qu'est-ce qu'on va me faire après si je les ouvre?!
J'ignore ce que l'on peut en conclure. Mais ça n'a pas l'air de lui suffire, parce qu'elle se redresse soudain pour me dire, tout sourire, de mettre l'autre espèce de masque devant mes yeux. Pourtant, j'ai cru, l'espace d'une demi-seconde, que j'allais échapper au test de vue. Oui, je sais, le test de vue est l'essence même de la visite chez l'ophtalmo, mais je n'étais plus si sûre que ça d'être chez l'ophtalmo. Et c'est parti pour un quart d'heure de rigolade à déchiffrer des lettres, sournoisement flouetées exprès, j'en suis sûre.
A la fin de ces réjouissances, elle juge bon de me faire un petit récapitulatif. Malheureusement, elle ignore que je suis très bête, et plutôt que de me faire le niveau débutant "tu as une vue bonne/moyenne/très moyenne/pas bonne/catastrophique", elle me fait le niveau boss et me parle de taux de machin, de glauchose, et de tout un tas de choses qu'il était finalement inutile de mentionner, puisqu'elle termine en me disant que je n'en ai pas et que tout va bien. C'est pas grave. Je souris. Game over.
L'ordonnance n'est pas très pleine. Ou plutôt, je n'y comprends rien.
"-1 à l'oeil droit ça veut dire que tu as 9/10 à cet oeil, et -0,75 à l'oeil gauche, que tu as 9,25/10" m'explique maman.
Mais alors, c'est pas si mal? Je suis tout près de 10!
"Il y a des gens qui ont plus de 10. Comme les pilotes de ligne" ré explique maman.
Plus de 10? C'est quoi cette histoire? Ils sont passés sous la table ou quoi?
"10 ce n'est qu'une moyenne." ré ré explique maman, patiente.
Ah. Juste une moyenne. Je suis un peu déçue, mais néanmoins fière : ça y est, je sais tout, j'ai tout compris! C'est fini, de rester l'oeil torve et la bouche ouverte quand des camarades ou amis parlent de leur vue "ouais moi j'ai -4,7525 à l'oeil droit" "Ouah didonc, moi j'ai 3,14 à l'oeil gauche", et que tu comprends rien tellement c'est mystique. J'adhère enfin au cercle chic&snob des poètes disparus gens à lunettes. L'avenir s'offre à moi.
Bon, après, il faut savoir que j'ai des lunettes... Parce que pour ce que je m'en sers, en fin de compte... Mais je trouve quand même le moyen de jouir de mon nouveau pouvoir. Un ami se retourne vers moi en cours de rédac' - cours très agité évidemment -, et je lui sors que j'ai des lunettes, avec un grand sourire. Pas que j'en sois ravie, à vrai dire. Il se trouve que je m'en fiche un peu. Alors je ne sais pas vraiment pourquoi je lui dis ça. Mais je ne m'en formalise pas, et lui non plus : c'est aussi bien que de parler du temps qu'il fait dehors. Il me demande de les mettre, pour voir. Je les mets, et je me dis que tiens, j'aurais pu y penser avant, même si le professeur n'écrit rien au tableau. Il dit que ça me va bien, pas de problème, je lui dis que de toute façon, il n'aurait pas fait long feu s'il avait dit le contraire. J'ajoute que je les trouve un peu grandes, et que j'ai galéré un peu pour trouver la bonne monture - de lunettes. Il dit en riant que j'ai une petite tête, je boude en répondant qu'en plus, c'est vrai. Il m'appelle "Suricate" encore, je ne sais pas pourquoi, et puis il dit que lui, il a plus de 10. "Comme les pilotes de ligne", je dis, et je frime à mort. Je me retiens cependant de lui demander si, alors, il est vraiment passé sous la table, quelque chose me disant que ça risquait de tout foirer. Il me parle de sa vue, je lui parle de la mienne, et c'est ainsi que je comprends enfin comment on peut passer autant de temps à parler de lunettes. Après tout ce temps.
Une sorte d'exaltation ridicule, comme celle qui m'avait piquée quelques jours auparavant, chez l'opticien. C'est un type qui s'occupe de moi cette fois, et il a l'air de penser que je suis trop myope pour remarquer qu'il louche vers mon décolleté. Opticien, une vocation. Mais ce n'est pas vraiment le fait de me faire mater les seins qui m'exalte alors. Mais plutôt exaspérer ma mère dès qu'il a le dos tourné avec la mutuelle, en essayant de regarder tout autour de moi avec et sans les lunettes, et faire à chaque fois un commentaire construit en petits cris de ce que je vois mieux, ou pas.
Le soir même, j'explore toute la maison avec mes lunettes, pour voir ce que je vois mieux, et redécouvrir les choses sous un nouvel angle. Je découvre également que ça fait un peu bizarre, de marcher avec des loupes sur le nez, et manque de me prendre la porte de la salle de bain en faisant l'andouille. Ma soeur adore. Ma mère s'est depuis longtemps réfugiée devant son pc pour désaturer de ma connerie ambiante. Et après, j'ose dire que je suis très occupée.
Beaucoup moins drôle : le boîtier fournis avec les lunettes. Cet espèce de truc qui se ferme tout seul en claquant. La première fois, ça n'avait pas raté : je me coince le doigt chez l'opticien. Il me faut alors attendre que ce dernier aille chercher je ne sais quels papiers pour me départir de mon sourire coincé et jurer tout mon saoûl en soufflant sur mon doigt blessé pendant que maman rigole. Depuis, je me méfie de ce truc comme de la peste ou des courgettes bouillies. Et je me concentre tellement pour le fermer en évitant mes doigts qu'une fois, je manque d'y laisser mes lunettes. Elles ne doivent la vie qu'à une amie spécialiste ès lunettes. Peut-être qu'un jour, j'atteindrai le même niveau d'expérience.
Ou peut-être que je changerai d'étui.
Les jours ont passé, j'ai pas eu le temps de les voir passer. Mes lunettes sont dans mon sac, en attente, comme beaucoup de choses dans ma vie. Et comme beaucoup de choses dans ma vie, je les sors de temps en temps. Je n'ai plus mal à la tête de trop forcer pendant trop longtemps pour lire un truc que je ne peux pas lire, et je n'ai plus besoin d'expliquer aux gens que, non, je ne vois pas ce qui est écrit en rouge sur jaune là-bas à 2km, que, oui, je suis un peu myope, et que, non, je n'ai pourtant pas de lunettes. J'ai des lunettes maintenant. On perd beaucoup moins de temps en dialogues inutiles.
Et je gagne beaucoup plus de temps pour frimer.
Ah bon, tu as 10/10 aux deux yeux? Oh bah, tu sais, y en a qui ont plus, hun...
...
Les pilotes de ligne par exemple, tu vois.
Commentaires
Chuis myope et astigmate. Depuis loonnngtemps.
Et régulièrement, je casse ou perds mes lunettes.
Du coup, demain matin, hop, ophtalmo, et l'après midi, idem. Le calvaire de l'opticien.
"Bordel... j'ai vraiment pas une tête à lunettes, hein.
- Peut être, mais là t'as essayé tout le magasin, alors si tu pouvais te décider, mh..."
Tsss.
mah, t'as les pilotes de chasse aussi ^^
mais dis moi, t'as pas grand chose, je t'aurais crute plusse myope. et ces lunettes, elles sont comment ? Jveux voir XD XD XD
moi j'avais -4 quelque chose et -1 quelque chose ou quelque chose dans ce gout là.
maintenant j'ai 10/10. la moyenne quoi.
mais mon papa, il a plus, comme les pilotes de ligne XD
oh, et les pilotes de chasse, aussi (l)
Les yeux c'est tellement has-been, moi j'ai préféré les yeux bioniques, beaucoup plus efficaces.
(et sinon j'ai plus vu un ophtalmo depuis mes 8 ans, donc je suis bien dans la merde pour te dire combien j'ai ou pas a chaque oeil. :P)
Aleks : Ne pas les perdre, ne pas les perdre, ne pas les perdre, ne pas... (c'est malin, j'angoisse maintenant)
bv : ... gâteuse va :p
Anaethelion : c'toi has-been, tu peux même pas entrer dans le cercle hyper select des gens à lunettes :p
mdrr :p mon ophtalmo, la dernière fois, voulait que je prenne rdv pour m'examiner le fond de l'oeil ...le pauvre, il peut tjs attendre pour que je le prenne son rdv! la trouille^^
