vendredi 29 février 2008
"Thus march we playing to our latest rest..."
" [...] Il récite sa prose quand on le lui demande, avec éloquence et soupirs choisis, regards échappés et douleur trop bien esquissée. En bas, les autres personnages s’agitent. Il les domine de toute son imposante solitude, si haut, si isolé, et pourtant si ignoré d’en bas, de la scène. N’y en aura-t-il jamais un pour lever les yeux ? Garderont-ils pour toujours les yeux baissés vers leurs nombrils ? Le ciel est si haut. [...] "
Parfois, je crois savoir d'où je puise mon inspiration, d'autres fois, non.
Je ne suis pas sûre de vouloir faire la lumière là-dessus.
vendredi 16 novembre 2007
[Prodigium] Chapitre 5 TEASER
Hinhin vous pensiez que ça y est, j'avais mouru sur les barricades du campus, mh? Hé ben non! C'est ni aujourd'hui ni demain que les bloqueurs auront ma peau et/ou mon avenir, kss kss!
Sinon, j'allais oublier qu'on était vendredi. Et en fait, j'ai rien préparé, donc je fais ça rapidement avec mes notes hun. Mais si mais si. Prodigium c'est bon, mangez-en.
Intrusion blonde et spéciale dans la vie d'un inspecteur solitaire - mais tête de mule. C'est un drôle de personnage, finalement, qui porte le nom de "Fenn Feye"... Et il est soit pas très dégourdi, soit un peu trop, c'est à voir. Mais en tout cas, il n'est pas net, et si David a décidemment bien du mal à le voir absolument comme un terrible assassin, il commence à penser que l'idée de l'emmener avec lui n'était certes pas des plus reposantes, mais plutôt bonne... Pour d'obscures raisons.
Alors, Ange ou Démon?
Ou bien... Ange déchu?
Car pas si loin d'ici, une certaine Nella Andson commence à entrevoir l'Enfer.
vendredi 9 novembre 2007
[Prodigium] Chapitre 4 De coïncidences
[NdlB : Vous arrivez en cours de route et vous savez pas de quoi on cause? Il faut aller voir sur cette page et aller tout en bas pour trouver le prologue!
Attention, chapitre assez long.]
- Bon ben, toi, t’es foutu mon vieux.
Et sur un dernier regard résigné, Shania expédia son baladeur mp3 au fond de son sac avant de se remettre en marche en grommelant. Rien de tel qu’un engin – cher – définitivement bousillé pour commencer la journée ! Passant sa main dans ses épais cheveux noirs, elle soupira et ferma les yeux pendant quelques courtes secondes, juste pour se donner l’espoir qu’en les rouvrant, elle ne verrait plus ce lampadaire arraché qui encombrait tout le trottoir de sa mort imposante et sinistre.
Evidemment, rien ne changea, et comme s’il s’agissait d’un immense défi que le Destin lui imposait, elle sauta résolument par-dessus et accéléra pour passer sans voir ni entendre le chat et le chien qui hurlaient à la mort en chœur juste à côté.
Je n’ai rien vu, se martelait-elle avec humeur, il ne se passe rien, c’est un foutu matin comme un autre, ce n’est pas le sixième type que je croise qui n’arrive pas à démarrer, tout-va-bien !
Elle grimaça quand la douleur qu’elle ressentait à la tête l’élança à nouveau, mais ne s’arrêta toujours pas. Elle avait encore bien vingt bonnes minutes de marche dans cet enfer, et même si son baladeur était mort, même si elle ne pouvait plus faire confiance à aucun bus, même si les lampadaires s’écroulaient d’un seul coup tandis que des hystériques criaient en courant partout que la fin du monde était pour bientôt… Même si, même si… Qu’importe, elle s’était levée pour aller à la Fac, donc elle irait à la Fac !
En réponse à ses invectives mentales, un chat noir déboula brusquement devant elle comme s’il voulait l’empêcher de passer, et resta immobile à la fixer avec insistance.
Tiens, il a les yeux verts lui aussi…, se dit-elle avant de contourner le chat sans se laisser impressionner. Désolée mon pote, mais après le cimetière des lampadaires et la mort terrible des fleurs en pot, tu ne m’impressionnes pas vraiment, chat noir ou pas. Mais lorsqu’elle lui tourna le dos, elle eut la désagréable impression que le regard du chat lui brûlait sa tête déjà douloureuse, et qu’il lisait en elle. N’importe quoi…
« N’importe quoi » résumait bien le mot d’ordre de la jeune fille depuis des années. Shania n’était pas de nature crédule… Ou bien s’interdisait totalement de l’être. Aussi tourna-t-elle au premier coin de rue sans plus penser au chat ni voir les fils électriques rongés du nouveau lampadaire décédé qui s’étalaient sur la route. Enfant, elle avait trop attendu un signe, quel qu’il soit, père ou noël ou petite souris, fée Clochette ou hobbits cachés derrière les arbres, qui l’aurait fait sortir au moins en rêve de la grisaille de son enfance, qu’elle éprouvait à présent comme une douloureuse rancune envers ce chaos si soudain… Et pourtant si insistant, qui l’avait laissée être naïve pendant si longtemps.
Pourquoi maintenant ? semblaient dire ses grands yeux d’émeraude fanée chaque fois qu’ils se posaient sur un mur gris détruit. Pourquoi ainsi ? alors qu’à elle s’imposait la vue de fleurs dépéries. Du jour au lendemain, toutes ces choses si étranges qui détournaient d’elle les regards des passants, regards où se mêlaient admiration et… Crainte.
Un rire de dédain lui échappa. Ces regards, elle ne les connaissaient que trop bien, pour les avoir connus dès son enfance. Par ces gens qui l’avaient recueillie en même temps que des milliers d’autres enfants, ou par ces gens qui auraient pu lui offrir une vie de famille, mais qui en réponse à ses yeux verts trop profonds ne donnaient qu’un sourire désolé et effrayé avant de partir en cachant sa mauvaise conscience dans une Bonne Action quelconque et inutile.
Sa tête à nouveau cria sa douleur. Elle serra les dents, mais ne s’arrêta pas. Elle n’avait pas eu besoin de qui que ce soit. Elle n’avait pas été miséreuse, jamais, cet orphelinat n’était pas l’Enfer que les gens s’imaginaient chaque fois qu’elle prononçait ce mot, son origine. Elle avait eu à manger, un toit, des camarades, un lit et de quoi rêver et s’évader… Et à présent, elle avait son appartement, un job, était étudiante, et pas la moindre raison de subir les regards des autres, leur fascination qu’elle repoussait comme seule pourrait le faire une reine.
Nouvelle douleur, qui cette fois lui fit fermer les yeux. Ok, d’accord, une reine aurait moins de difficulté à payer le loyer de son 15 m² qu’elle. Mais qu’importe ? Elle s’en sortait… Toujours, n’est-ce pas ? On ne l’abandonnait plus, c’était elle qui abandonnait ! Fini les attentes, fini les espoirs en regardant les étoiles, des fois que l’une d’elles descendrait sous l’apparence d’une fée jusqu’à une petite fille au yeux trop verts et trop écarquillés dessous ses cheveux noirs mal coiffés. Il n’y a que l’enfance pour se créer des chaînes. Si… Vulnérable.
Cette fois la douleur lui fit pousser un cri de rage. Combien de cachets allait-elle devoir avaler pour que cette foutue douleur la lâche ? Et pourquoi elle repensait à son enfance maintenant ? Juste parce que les choses n’allaient pas comme d’habitude ? N’importe quoi ! N’im…
Shania se retourna brusquement, s’arrêtant enfin. Cela lui sauva peut-être la vie, car à ce moment précis un nouveau lampadaire s’écrasa juste derrière elle, mais elle ne le remarqua qu’à peine : elle avait encore eu cette sensation inquiétante d’être suivie. Matt ? pensa-t-elle aussitôt sans réelle raison. Cette sensation lui était déjà parvenue la veille, justement comme elle quittait le garçon, mais pourquoi l’aurait-il suivie ? Il avait réussi à lui « arracher » son numéro de téléphone, alors pourquoi la filer… Surtout pour aller à la fac.
Mais elle ne voyait personne. Elle s’était éloignée de la Grande Avenue où se réunissaient tous les hystériques, et dans cette rue calme les gens avaient vraisemblablement choisi de se terrer chez eux.
Alors elle repartit, enjambant le lampadaire et contournant une poubelle éventrée sans vraiment y faire attention. Elle eut beau accélérer, il lui semblait que quelqu’un ou quelque chose était constamment derrière elle, même si elle ne voyait rien… La brune finit par paniquer légèrement. Sa journée avait suffisamment mal commencé, ce n’était pas la peine de rajouter en plus une agression quelconque…
Le campus… Au campus il y a aura à nouveau du monde, j’y serai en sécurité, je suis plus très loin, ou alors…
- Le campus d’abord.
Oui mais je pourrais pincer celui qui me file si je me planque au tourn…
- Au campus je te dis !
Shania se secoua. Qu’elle parle toute seule, c’était loin d’être nouveau, mais de là à tenir le dialogue dans sa tête… Tête encore douloureuse, d’ailleurs.
Je crois que j’ai pris des médocs dans mon sac…
- Rah, plus tard, plus tard, le campus, va au campus !
Je suis en danger ?
- T’en sais rien, et c’est ce qui est dangereux. Campus !
Mais à qui je parle ?
- A la voix de ta conscience, patate !
Ma conscience ? C’est quoi ce délire encore ? Je l’ai pas sonnée ma conscience !
- Rôôh mais tu parles toute seule imbécile. Voix intérieure, tu connais, ou tu lis jamais les bouquins d’histoires fantastiques ? Je suis toi, tu es moi, mais le campus d’abord, le campus, cours !
Mais…
- COURS !
Ce dernier mot résonna jusqu’aux oreilles de la jeune fille, et sans plus réfléchir elle se mit à courir, courir… Elle ne regardait plus derrière elle, ne pensait plus, elle savait juste qu’elle devait courir et c’était tout, tandis que la voix dans sa tête s’était mise à chantonner They only wait to Lay flowers on my life… L’idée qu’un zeste de schizophrénie commençait à se répandre en elle l’effleura vaguement, mais l’instant d’après tout était ce qu’il y avait de plus normal, grâce à une litanie agressive qu’elle connaissait par cœur depuis des années…
N’IMPORTE QUOI !
*
L’Université de Monvignon était en ce jour de total chaos citadin plus remplie que Shania ne l’avait pensé. Elle qui avait souvent vu dans la plupart de ses semblables d’incurables flemmards se laissant vivre et ne dédaignant pas d’être « contraints et forcés » de ne pouvoir aller en cours, elle se montra assez surprise devant l’effervescence d’étudiants sur le campus ce jour-là.
Puis, alors qu’elle avançait plus calmement en reprenant son souffle, rendant des saluts lointains à des connaissances, des bribes de conversations vinrent lui faire comprendre qu’il ne s’agissait que d’une vague d’héroïsme urbain chez ces jeunes gens. La plupart s’ennuyaient assez dans cette société si calme, qui les nourrissait et les choyait sans leur demander nul sacrifice, pour accueillir la difficulté comme une chance de prouver sa valeur.
En effet, la manière dont chacun avait réussi à atteindre la Faculté était le sujet de conversation de chaque petit groupe, d’aucun ne se demandant si les professeurs avaient eu le même courage subit. Après tout, ce n’était pas le plus important… Et encore une fois, les regards n’étaient plus si préoccupés par Shania.
- Simon ! appela la brune en apercevant son ami appuyé contre un mur.
L’interpellé la vit et se dirigea vers elle de son pas aussi tranquille que son sourire et son regard fatigué. Elle sourit tendrement en le regardant s’approcher, appréciant toujours autant la vue de son ami de longue date, avec ses éternelles mèches blondes qui lui tombaient dans les yeux, ses éternelles mains dans les poches – comment ferait-il pour survivre si un jour il n’avait plus de poches ?
Ils s’étaient connus dans l’orphelinat où Shania était arrivée pour ses huit ans. Lui était déjà là. Aussi blond que la jeune fille était brune, son seul point commun avec elle était que rien n’arrivait plus à le surprendre… Mais lui parce qu’il croyait en tout quand elle ne croyait en rien. Et ensemble, ils avaient été projetés dans le monde adulte et indépendant, leur relation durant en ce que jamais aucun ne jugeait l’autre, ni n’en éprouvait le besoin.
Aussi Shania ne se formalisa pas le moins du monde quand Simon ne prit même pas la peine de changer son expression paisible pour lui annoncer tout en sachant le nombre de kilomètres qui séparaient la brune de sa Fac :
- Inondation dans tout le bâtiment d’Histoire. Tu peux faire demi-tour ma vieille.
Cependant, elle resta tout de même bloquée un instant la bouche entr’ouverte, ce qui eut pour effet de faire éclater de rire son ami.
- Mais comment ça « inondation » ? s’écria-t-elle, irritée par l’hilarité impromptue à son goût. Ca fait des semaines que la ville est en alerte rouge pour sécheresse !
- Rien à voir princesse, répondit Simon en reprenant son sérieux. ‘Paraît que la tuyauterie a pété.
- Hé ben, ça tombe en ruine, Monvignon, marmonna la jeune fille avec humeur.
Mais Simon regarda à droite, puis à gauche, avant de se pencher vers elle, les yeux écarquillés, pour lui chuchoter d’un air faussement dramatique :
- C’est l’Apocalypse qui se rapproche…
Shania soupira et le regarda avec désespoir tandis qu’ils se dirigeaient lentement vers un groupe d’amis qui leur faisaient signe.
- Arrête ton cirque, fit-elle précipitamment. Je sais très bien que l’Apocalypse n’est pas la théorie que tu as déjà dû échafauder soigneusement, et je ne vois pas pourquoi cet accident aurait un quelconque rapport avec le bordel en ville !
- Ahaaa, tu t’énerves, ça veut dire que ça commence à te dépasser !
Elle voulut répliquer, mais ne put que rester silencieuse et agacée face au sourire victorieux de son ami. Ils avaient de toute manière déjà rejoint la bande, et elle savait pertinemment qu’il avait raison.
- Hey, Shania, Simon ! s’écria un rouquin, cigarette à la main, qui répondait au nom de Jean-Baptiste. On parlait justement de l’inondation ! On a appris que c’était le même bordel en Droit !
- Nooon ?
- Quoi, pareil, la tuyauterie ? demanda Shania.
- Pareil, tout qui pète !
- Comme en ville… ajouta d’un ton sombre Nina, une brune dont les yeux noirs lui procuraient l’aura de mystère qu’elle souhaitait.
Et à ces mots, chaque membre du petit groupe prit un air solennel, et Shania échangea un regard blasé avec Simon. Tous deux savaient plus ou moins comment fonctionnaient les conversations entre étudiants après un évènement particulier, alors après un tel chaos général…
- Plus rien ne va !
- Même les bus n’arrivent plus à la fac, c’est dire…
- Moi-même pour venir j’ai dû…
- On sait bien ce que tu as dû faire, on a tous fait pareil !
- Non, le fifils Rinou est venu accompagné par papa-maman lui…
- Au moins il est venu, ç’a été la surprise.
- C’est vrai, avec les parents hyper protecteurs qu’il a, on pensait tous qu’il serait resté à l’abri chez lui !
- Bah, mes parents aussi flippent… A cause… Du meurtre…
A ces mots, Shania releva brusquement la tête, ce qui ne passa pas inaperçu.
- T’étais pas au courant Shany ? demanda Nina.
- Euh, non, y a eu un meurtre ? répondit la jeune fille trop troublée pour relever l’usage du surnom ridicule.
- Comment t’as fait, t’as hiberné toute la journée ? s’exclama la douce Caroline. La nouvelle était affichée partout, dans tous les journaux !
- Euh… J’ai pas trop fait attention hier…
- Mmh, c’est vrai, princesse Shania était occupée, hier, fit Simon d’un air entendu.
- Ah bon ?!
Shania lança un regard noir à son ami, mais par chance, l’information du jour était trop importante pour que les autres s’attardent de trop à la pseudo-révélation :
- T’éviteras de détourner l’attention de Radio-Potins sur moi, merci ! lui chuchota-t-elle rapidement.
- Pardon fillette, j’avais oublié que la vie sentimentale de l’idole de la fac était toujours un scoop !
Il rit brièvement en ignorant le regard assassin de la brune, et celle-ci ne se retint de l’étrangler que parce que Jean-baptiste revenait à elle :
- Hier matin, des première année et des potes à eux ont été retrouvés assassinés…
- Et il paraît que c’était pas beau à voir, ajouta la blonde Viviane sur un ton de confidence.
Florent, le plus ténébreux du groupe, s’y mit à son tour et alors Shania se fit submerger par une montagne d’informations… Plus ou moins objectives. Il était trop tard pour arrêter la déferlante.
- Ils voulaient faire du spiritisme à ce qu’il paraît, en pleine nuit, dans une vieille cabane…
- Brrr, quelle idée ! frissonna Viviane.
- La police les a trouvés, les membres littéralement arrachés…
- Un massacre…
- Tout le monde a été choqué !
- Tu parles, la police n’a pas trouvé de coupable, alors si ça se trouve il rôde toujours !
- Et avec tout ce randam en ville…
- Arrête, un homme ne peut pas faire tout ça !
- Parce qu’il peut arracher à mains nues les membres d’êtres humains peut-être ?
- Mais alors c’est quoi ?
- Et si c’était le début d’une invasion E.T ?!
- Pfff… L’autre…
- Et pourquoi pas des aliens qui sortent du ventre des gens ?
- Ou des araignées géantes ?
- Ou des araignées géantes sortant du ventre des gens !
- T’es dégueulasse…
Shania leva les yeux au ciel avant de pousser un soupir qui passa inaperçu devant la fébrilité de « Radio-Potins ». Il lui suffisait de savoir qu’un meurtre terrible avait mis en émoi toute la ville sans qu’elle s’en rende compte, trop occupée qu’elle était à se laisser conter fleurette par un garçon inconnu.
- Et bizarre avec ça.
- Hein ?!
La brune regarda les autres se retourner vers elle d’un air interrogateur.
- Qu’est-ce qui t’arrive Shania ? demanda Simon. Un problème ?
- Mais, euh, y a pas… bredouilla-t-elle. On vient de me parler non ?
Ils se concertèrent en silence, puis blonde Viviane répondit :
- On ne te parlait pas spécialement à toi hein…
- Mais non, c’est moi, tu m’as déjà oubliée ?
- Mais je…
Shania se tut brusquement, manquant de se coller une baffe. Elle s’était faite surprendre… Par elle-même, la même avec qui elle avait tenu une discussion sur le chemin de la Faculté.
- Sympa de se faire oublier comme ça mh… Du coup je te ferais remarquer qu’on te regarde bizarrement.
C’était effectivement le cas. Simon la dévisageait avec inquiétude, tandis que le reste du petit groupe la regardait en retenant leur souffle, à l’affût de la moindre nouvelle, un Et si Shania était devenue folle ? Le scoop ! se lisant sur leurs visages dont la jeune fille eut tôt fait de se détourner.
- Non rien, dit-elle, j’étais plongée dans mes pensées et j’ai cru qu’on me parlait, c’est tout.
- Plongée dans tes pensées, tu parles…
- Ta gueule toi.
- Shania ?
La jeune fille se mordit la lèvre inférieure : elle avait encore répondu à sa elle-ne-savait-quoi tout haut…
- Pourquoi tu me dis « ta gueule » ? s’indigna Viviane.
- Mais je ne te parlais pas, s’énerva Shania, ayant à la base du mal à supporter la blonde – ce qui était vraisemblablement réciproque.
- Noon, tu dis « ta gueule » en me regardant, et ce n’est pas à moi que tu parlais !
- Bon, elle est gonflante celle-là… Et si tu la remettais à sa place, mh ? Qu’on en finisse…
Cette fois, ni surprise ni fâchée, Shania se prit à sourire, d’une manière qui signifiait clairement qu’elle n’allait pas se faire prier.
- Oh, excuse-moi, fit-elle, moqueuse, je suis tellement habituée à voir à travers ton insignifiante personne que j’ai dû te rater… Mais si tu insistes ma chérie, en voilà un pour toi : TA GU…
- Hooolà holà hooo, tout doux les filles, intervint brusquement Simon – et il ne douta pas un instant qu’on le maudit d’interrompre le combat de l’année. Tous ces évènements vous mettent sur les nerfs, on va y aller doucement, mh ? Allez faites vous… Non je ne vous demanderai pas de vous faire un bisou, promis, ne me regardez pas comme ça, p’tain arrêtez je flippe ! Allez Shan’, on va y aller, non ? C’est bientôt l’heure d’aller manger.
Cet argument l’emporta sur tous les autres aux yeux de tous, les émotions faisant soudainement gargouiller les estomacs, et au grand soulagement de Simon, Shania n’assassina pas Viviane ce jour-là…
Chacun partit donc de son côté, aucun cours n’ayant finalement lieu, et Shania et Simon se retrouvèrent à nouveau seuls.
- Tu sais princesse, dit alors le blond, je comprends parfaitement que miss Viviane t’emmerde avec ses manières, mais c’était peut-être pas une bonne idée de l’attaquer comme ça…
- Et pourquoi pas ? Y a une bonne façon d’attaquer ?
- Ben tu étais dans ton tort, et en plus devant quelques uns de ceux que tu appelles toi-même « Radio-Potins »…
Dans mon tort ? La brune ne releva pas. Vu de l’extérieur, elle savait pertinemment que son ami avait – une fois de plus – raison, car elle seule pouvait comprendre le point de vue interne de la chose. La chose… Qu’est-ce qu’il lui arrivait ? Ce n’était plus la voix dans sa tête qu’elle contrôlait un minimum, c’était véritablement comme s’il y avait quelqu’un d’autre qui lui parlait et lui répondait. Comme si « on » avait évolué indépendamment dans sa propre tête…
- Aouch… gémit-elle soudain, la tête en question réveillant de vieilles douleurs.
- Shania ? s’inquiéta Simon. Ca va pas ?
- Si, si, j’ai juste un putain de mal de crâne depuis ce matin…
- T’as pris quelque chose ? Vu la tête que tu fais, ça a l’air méchant.
- Oui, j’en ai pris mais ça a pas marché…
Puis, en voyant le visage troublé par l’inquiétude de son ami, elle changea d’attitude sans trop savoir pourquoi, et lui sourit en disant :
- Mais ça me lance juste par moment, ce doit être la fatigue, j’ai pas trop dormi cette nuit.
- T’es tombée comme une masse, menteuse.
L’excuse aurait peut-être convaincu Simon… Mais la grimace de mécontentement que fit Shania à l’intervention de sa « voix » intérieure produisit l’inverse.
- Tu es vraiment sûre que ça va fillette ? T’as pas l’air bien depuis que t’es arrivée ce matin, t’as eu des problèmes ?
Face à ce regard noisette si tendre qu’elle connaissait si bien, Shania eut envie de tout lui dire, comme elle faisait toujours avec lui seul, comme elle parlait à tort et à travers de ses craintes, ses souvenirs, ses oublis et ses colères avec lui, pour de plus grandes joies…
Mais sans que la voix en elle ne se manifeste, la force de sa douleur crânienne, son impression d’être suivie, la voix dans sa tête et tout ce qu’elle ressentait face au chaos extérieur qui la faisait se sentir si seule resta dans l’ombre quand elle répondit en souriant doucement :
- Juste fatiguée. Tu n’as pas de raisons de t’inquiéter, je t’assure.
Parce que si lui croyait à tout… Elle n’y arrivait toujours pas.
*
- Non je n’ai pas vraiment de théorie pour une fois, je trouve que c’est un peu tôt. Mais j’ai l’intime conviction que tous ces problèmes, les chiens qui hurlent à la mort, les lampadaires qui s’écroulent avec leurs fils électriques bousillés…
- Et les fleurs mortes, souligna Shania.
- Et les fleurs mortes, tu as raison. J’ai l’intime conviction donc que tout ça est lié au meurtre d’hier matin.
A ces mots, la brune leva enfin le nez de son sandwich pour dévisager Simon.
- Je ne vois pas le rapport, dit-elle. C’est un meurtre d’un côté, et des catastrophes inexpliquées de l’autre.
- C’est là que tu vas trop vite ! objecta son ami d’un sourire rusé. Le meurtre aussi est une catastrophe inexpliquée. Et pour ce que l’on en sait pour le moment, les autres catastrophes ont débuté juste après !
Elle haussa les épaules.
- Coïncidence, marmonna-t-elle en reportant son attention sur ses morceaux de pain.
- Mais la vie entière n’est que coïncidences, princesse ! s’exclama Simon avec assez d’enthousiasme pour que l’ensemble de la cafétéria se retourne vers lui. Que la terre tourne est une coïncidence ! Que tu soies née est une coïncidence ! Que l’on se soit rencontrés est une coïncidence ! Que tu soies officiellement nommée la fille la plus belle et la plus désirée de la Fac est une… Euh, non, ça c’est pas une coïncidence.
Shania secoua la tête, accablée.
- Tu es juste bête, dit-elle. Je ne suis pas nommée la fille la plus belle et la plus désirée, je suis juste nommée la plus bizarre.
- Le beau est bizarre, disait Baudelaire.
- Mais l’inverse ne marche pas.
- Pourquoi pas ?
- Tu peux arrêter d’avoir réponse à tout ? finit par s’énerver la brune. On parlait de ta théorie sur les évènements récents, pas du regard des lubriques de la Fac sur mes fesses !
Devant le trait d’humeur bien attendu de son amie d’enfance, Simon rit et la prit gentiment par les épaules.
- Je ne sais pas où ils ont oublié ton titre de fille la plus râleuse, mais il te reviendrait de droit ! Allons, ne me fusille pas du regard, tu sais bien que tu peux faire peur à qui tu veux mais pas à moi. Et ta théorie à toi, c’est quoi ?
L’humeur de la brune se dissipa à la question.
- Ma théorie ? répéta-t-elle. C’est pas vraiment comme si j’en avais souvent une tu sais…
- Si, tu en as, tu ne veux simplement pas les croire toi-même. Alors, passons à un sujet qui pourrait te rendre plus loquace… Ce jeune homme avec qui tu étais quand je t’ai appelée hier ?!
Elle soupira.
- Je savais que tu allais y venir.
- Comment pourrais-je faire autrement ?
Elle sourit malgré elle, et fit un effort de mémoire pour revoir les moments passés la veille avec le garçon en question.
- Il s’appelle Matthias, il paraît qu’il est à la fac aussi, en troisième année de Sciences du Langage.
- Tu l’avais déjà vu avant ?
- Non, jamais, mais il paraît que lui oui. Il m’a juste ouvertement draguée et on a discuté dans un café.
- Et?
- Et il a pris mon numéro, c’est tout.
- « Et il a pris mon numéro c’est tout » répéta Simon en levant les yeux au ciel. Mais attends, c’est pas courant un type qui parvient à avoir ton numéro sans coups et blessures ! Il te plaît alors !
- Humph… Je sais pas.
Et c’était la stricte vérité. Si elle n’avait pas davantage rabroué le garçon comme à ses habitudes, elle n’en avait pas rêvé, soupiré, ni n’avait le moins du monde particulièrement pensé à lui en rougissant – bref, tout ce que les filles racontent en se pâmant lorsqu’elles sont amoureuses. Elle voulut hausser les épaules, se trouvant stupide. Elle n’était jamais tombée amoureuse d’aucune de ses relations dans le passé, et ne cherchait pas non plus désespérément l’amour. Et puis la question était s’il lui plaisait, tout simplement…
- Il est mignon, concéda-t-elle.
- Menteuse ! Avoue qu’il t’intrigue aussi !
A la nouvelle intervention de « la voix », la douleur revint tout aussi brusquement et Shania se mordit la lèvre pour ne pas crier.
- Shania ? Tu m’entends ?
- Il faudrait que tu commences à t’habituer. T’as pas fini tu sais.
Mais bon sang, QUI es-tu !? Ou plutôt, qu’est-ce que tu es ?
- Concentres toi plutôt sur Simon, il va appeler une ambulance si tu lui réponds pas.
Elle leva les yeux vers son ami, chez qui l’inquiétude était à nouveau de mise, et fit de son mieux pour sourire.
- Faut… Faut que j’aille aux toilettes ! dit-elle. Je reviens !
- Non !
- Euh… D’accord fillette. A de suite.
- Non ne va pas seule !
Son sourire toujours crispé sur ses lèvres et sans écouter la voix qui s’égosillait, Shania fit des efforts presque surhumains pour marcher le plus sainement possible jusqu’aux toilettes les plus proches, et une fois arrivée ferma violemment le battant de la porte pour s’appuyer dessus et se laisser glisser jusqu’à terre.
- Sors d’ici, retourne avec des gens ! PAS SEULE ! SORS ! Avec des normaux, « ils » n’oseront rien ! SORS !
- Tais-toi… murmura Shania, épuisée par la douleur qui enflait de plus en plus. Tais-toi, sors de ma tête…
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